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“Le Sel de la Terre”, de Wim Wenders et Juliano Salgado

Le condiment de notre humanité selon Sebastião Salgado ?

Le nouveau documentaire du réalisateur Wim Wenders, co réalisé avec Juliano Salgado (le fils), “Le Sel de la Terre” a pour sujet la vie et le travail du photographe brésilien Sebastião Salgado. Sorti en salle le 15 octobre 2014 et malgré les critiques pas toujours très bonne, je décide tout de même de faire mon propre jugement sur ce film. Dans mon cinéma d’art et d’essai, salle comble. Les portables sont hors service.  Silence. Les lumières s’éteignent.

“Un photographe est quelqu’un qui écrit avec la lumière, dessine le monde avec des lumières et des ombres.”

C’est ainsi que le film commence. Dans le noir, une voix nous parle. Avec un léger accent chantant, la voix masculine nous dit qu’avant de nous parler de photographie, parlons de l’étymologie du mot “photographie” : “photo” signifie lumière, clarté et “graphie” signifie peinture, dessiner, écrire. Un photographe est quelqu’un qui écrit avec la lumière, dessine le monde avec des lumières et des ombres. En disant ces mots, petit à petit une image se dessine. La lumière pénètre l’écran et des ombres se dessinent.

  • Salgado, un militant contre la dictature et exilé du Brésil

Cette voix, douce et chantante, est celle de Sebastião Salgado. Je ne sais presque rien de lui en allant voir le film mais je connaissais quelques uns de ses clichés. Je découvre sa vie, raconté furtivement dans ce documentaire de 110 minutes car c’est surtout son travail qui est mis en avant. Quant à moi, je vous parle de son travail plus loin dans mon article, en attendant je vais vous parler de cet homme qui a suscité ma curiosité. Un peu comme le réalisateur Wim Wenders, j’ai voulu en savoir plus. Je lis donc des articles le concernant, je lis sa bio et je fais donc le lien avec le documentaire. Ainsi, images et informations écrites se complètent enfin pour vous écrire ce qui va suivre.

AFFICHE_LE_SEL_DE_LA_TERREJ’apprends qu’il a l’âge de mon père, né en 1944, au Brésil. Il s’était décidé à faire des études d’économie et rencontre Lélia à l’Alliance Française, qui devient sa femme 3 ans après. Son père, dit dans le film, qu’il ne voulait pas vraiment faire d’études et qu’il était souvent en vadrouille à son jeune âge -peut-être le syndrome du seul fils de la famille, entouré de 7 soeurs?-. Plus tard, avec Lélia, ils quittent le Brésil en 1969, poussé par le danger qu’ils couraient en tant que militants de gauche et fuient la dictature pour aller à Paris. Finalement, l’exil vers Paris a marqué plusieurs artistes dans leur vie, je repense par exemple au photographe William Klein, quelques années plus tôt. (cf mon interview)

  • De l’économie à la photographie

A Paris, Sebastião poursuit ses études d’économie tandis que Lélia s’inscrit en architecture aux Beaux-Arts, puis dans l’urbanisme. Ils déménagent ensuite à Londres car Sebastião trouve un travail très bien rémunéré à l’Organisation International du café. Les années 70 étant, on le voit à cette période avec une longue barbe et des cheveux longs blonds… Difficile à croire quand on le voit maintenant, hein ?! Dans toute cette pilosité, on reconnaît cependant ses yeux bleus et son regard.

En parlant de regard, on apprend que c’est Lélia qui avait fait l’acquisition d’un appareil photo à l’époque et c’est “monsieur” qui occupe le joujou. J’aurai tendance à dire que c’est toujours pareil… mais bon. Il prend goût à la photographie et finalement il se voit plus heureux en tant que photographe plutôt qu’économiste. Il commence par la photographie de mariage mais avec ces différents déplacements liés à son métier, il passe rapidement à autre chose et cela également avec l’aide de Lélia, cette femme qui fut un réel soutien et dont je vous parle plus bas dans mon article.

“Nous sommes un animal très féroce, terrible, nous les humains”

Cette phrase tirée de son récit dans le documentaire est le jugement d’un homme qui a voyagé et vu les horreurs de notre humanité. Guerre, famine, chômage, expropriation, exodes…

  • Photographe à Sygma, puis Gamma et enfin 15 ans à Magnum

C’est au sein de grands noms du photojournalisme qu’il fait ses armes. Ces agences de reportages photographiques qui s’inspirent de mots grecque ou latin pour se représenter et se donne un genre un peu mégalo… – ndlr, et je précise que pour ceux qui ne le savent peut-être pas, Magnum n’est pas seulement le nom d’une glace ou d’une bouteille ou encore d’un groupe de rock ! – Il apprend, puis devient confirmé et il est ensuite envoyé sur le terrain pour couvrir les événements à travers le monde.

  • Le choix du noir et blanc

Le photographe fait le choix du noir et blanc pour son travail, qui lui permet de mieux se concentrer sur le sujet, le cadrage, sa composition et la lumière. Son travail et son perfectionnisme est parfois reproché d’un “esthétisme de la misère”, de “sentimentalisme exacerbé” ou encore de “cliché de la souffrance, manipulé par la prise de vue et le traitement de labo”. Cependant, regarder la misère en face n’est-il pas déjà un premier pas vers la prise de conscience de cette misère ? Nous, qui avons tendance à fermer les yeux face à celle-ci, dans la rue, dans les informations, dans notre entourage… car trop insupportable ou trop loin de notre petite personne. Rendre la misère esthétique n’est-il pas une façon pour nous de pouvoir la voir ?

Il est certain que plusieurs questions pourraient en découler : les photographes ne sont-ils pas amenés à faire des images pour être vus dans les magazines ? Est-ce qu’acheter une oeuvre photographique une fortune relatant la misère et l’accrocher au dessus de son bureau n’est-il pas déjà une contradiction ?

  • Salgado porte sur le monde un regard engagé

Sebastião a toujours voulu dénoncer les dommages de la mondialisation sur notre évolution. Il part ainsi au Rwanda dénoncé le génocide, en Éthiopie avec Médecins du Monde pour dénoncer la famine, au Sahel pour dénoncer les conditions humaines ou encore au Koweït pour dénoncer les dégradations naturelles des puits de pétrole et la guerre en Irak.

“Photographier me permet de chevaucher sur la vague de l’Histoire : quand je pense qu’il se passe quelque chose d’intéressant, je vais dans cette direction parce que je me sens concerné. Mes photos sont mon langage”. dit-il dans un article pour Polka magazine, numéro 24.

Les images ont un fort impact sur notre personne, c’est d’ailleurs pour cela que les médias et que la photographie prend autant de place dans notre société. Sebastião Salgado nous dévoile à travers ses images l’atrocité que d’autres peuples même voisins peuvent subir. La puissance de ses images nous rend gorge nouée au cinéma. Je sens que les personnes plus sensibles sont mal à l’aise à la vue des images de corps meurtris par la famine en Éthiopie ou encore le génocide au Rwanda. On comprend d’ailleurs en voyant le visage de Salgado, en image de fond à l’écran, que toutes ces souffrances l’ont fait souffrir en retour. Corps et âme meurtris, comment ne pas vouloir vomir à la vue de ce que nous, humains, pouvons faire ou laisser faire à nos semblables ?

“Après tout, les hommes sont le sel de la terre”

« Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel a perdu sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et à être foulé aux pieds par les hommes » (Ancien Testament – Matthieu 5:13).

  • “Genesis”, la lumière qui fait renaître en lui la beauté du monde

Pendant 8 ans, Sebastião Salgado travaille le projet photographique autour de la nature, revient chez lui au Brésil et a envie de mieux informer les brésiliens à la préservation des peuples indigènes qui habitent son pays d’origine. Il n’est pas encore de retour sur ses propres terres de son enfance mais part à la recherche et à la connaissance de son pays mais aussi des pays limitrophes au Brésil. Il découvre ainsi, la beauté d’une forêt amazonienne, de cultures différentes dans des coins reculés, d’indiens d’Amazonie et se réconcilie ainsi à travers la nature, la forêt et la curiosité, avec l’humain et ce qu’il peut être de bon.

  • “Le Sel de la Terre”, un message de foi en l’humanité

Le sel est le condiment qui donne du goût à nos plats, autrefois conservait les aliments de la pourriture et selon les croyances, purifie.

Je cite un passage trouvé sur internet “Le sel empêche la corruption, le levain la génère. C’est pourquoi il ne devait jamais y avoir de levain dans les sacrifices, alors que le sel en était un constituant inévitable. Tout cela nous livre la clef de la signification symbolique du ‘sel’ : il préserve de la corruption, il donne de la durabilité au bien. Certes il ne peut pas rétablir ni guérir ce qui est déjà corrompu, mais il peut maintenir en l’état ce qui est encore bon.” Ce n’est donc pas un hasard si ce titre a été choisi plutôt qu’un autre. Paraîtrait-il que le mot “hasard” en traduction mésopotamienne signifierait “le doigt de Dieu”.

  • Sebastião Salgado garde la foi

Jésus nous dit : « Vous êtes le sel de la terre ».

Sebastião revient sur la terre de ses parents, de son enfance. Peut-être un peu tardivement car les 700ha de forêt ont disparu. Ils décident cependant avec sa famille, de replanter et donner une nouvelle vie à la nature. Cette fois-ci, la nature sera protégée et entretenue par les mains de l’homme. Après avoir vu tant de destruction, il était temps de redonner vie.

Les Salgado choisissent “Exodes”ou “Genesis” pour porter le nom de leur derniers projets. Maintenant “Le Sel de la Terre”. N’y aurait-il pas une connotation religieuse… ou une dimension spirituelle ? Ne veulent-ils pas nous dire, puisque la photo est son langage, que nous faisons partie d’un tout et que nous devons y prendre soin pour mieux vivre en harmonie ?

“On peut mettre beaucoup de photographes au même endroit, ils feront toujours des photos différentes, ils forment leur manière de voir, chacun en fonction de son histoire”

  • Wim Wenders, réalisateur mais également photographe, aimant le noir et blanc. Il découvre le travail de Salgado en achetant ses oeuvres chez un galeriste. Il a été foudroyé par son travail et souhaite en savoir plus sur l’homme et son histoire. Il le rencontre, se lie d’amitié et décident de travailler avec son fils sur la réalisation de ce film.
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Crédits : Donata Wenders

On connaît surtout ce réalisateur allemand pour son film “Paris, Texas”, sorti en 1984 ou encore “Buena Vista Social Club” en 1998 mais sa filmographie est bien plus étendue (voir ci-dessous). D’ailleurs, les gens qui ne connaissent que ces films, doivent certainement être déçus de le découvrir dans ce documentaire. Cependant, il a évolué et il semblerait qu’il ait également écrit un livre intitulé “Inventing Peace”, une façon pour lui de promouvoir la paix. Peut-être est-ce là un autre point commun qu’il a avec Salgado.

Il est tombé malade pendant le tournage et n’a donc pas pu faire les voyages prévus en Sibérie et en Namibie. Il a ainsi travaillé sur les archives du photographe et regroupé les milliers d’heures tournés en son absence. Dans le documentaire, on remarque d’ailleurs plusieurs styles différents, passage du noir et blanc à la couleur. Parfois pour exprimer le passé et le présent, parfois pour mieux se fondre avec le travail de photographie de Salgado.

Un peu à la méthode des documentaires Contacts d’Arte, le photographe est face à ses oeuvres dans une “chambre noire” afin de faire appel à ses souvenirs et rendre son récit plus intimiste : dark room in use, Salgado est mis en lumière.

2011 Pina
2008 Rendez-vous à Palerme
2005 Don’t Come Knocking
2004 Land of Plenty (Terre d’abondance)
2003 The Blues Series: The Soul of a Man
2002 Ode to Cologne
2000 The Million Dollar Hotel
1998 Buena Vista Social Club
1997 The End of Violence
1996 Lumière et compagnie
1995 Par-delà les nuages (avec Michelangelo Antonioni)
1994 Lisbonne Story
1993 Si loin, si proche
1991 Jusqu’au bout du monde
1989 Carnet de notes sur vêtements et villes
1987 Les Ailes du désir
1985 Tokyo-Ga
1984 Paris, Texas
1982 Hammett
1981 L’Etat des choses
1980 Nick’s Film – Lighting over Water
1977 L’Ami américain
1976 Au fil du temps
1975 Faux mouvements
1973 Alice dans les villes
1972 La lettre écarlate
1971 L’angoisse du gardien de but au moment du penalty
1970 Summer in the City

  • Juliano Salgado, né à Paris, est le fils qui vivra sans son père pendant des années. Juliano, c’est la voix française sans accent. C’est également celui qui a suivi son père lors de ses différents voyages dans le monde, dans l’ombre de l’artiste. Pour moi, des séquences émotions ont été vécus à la vue des images saisissantes d’Ethiopie de Sebastião Salgado mais également au récit intime de Juliano.

Dans le film, il exprime vaguement qu’il vécût des années sans voir son père. Enfant, il tient un personnage à la main tandis que son père lui montre ses derniers clichés de voyage, lui ramenant encore des histoires de peuples qu’il n’a jamais vu. Enfant, il le voit comme un héros, comme le personnage qu’il nous montre face à la caméra. Image volée du passé, furtive mais touchante. “Mon père ce héros… lointain !” dit-il.

Crédit : Juliano Salgado
Crédit : Juliano Salgado

Juliano a suivi également le chemin de l’image de son père, en devenant cinéaste, documentariste. Comme son père, il est parti sur les fronts de guerre, notamment en Afghanistan. Le fils retrouve des liens avec son père lors de son voyage en 2004 sur le projet “Genesis”, où il découvre avec lui les paradis originels en Amazonie, en Papouasie ou encore sur une île du cercle polaire, Wrangel. Juliano montre enfin son travail de film à son père et ce dernier en reste ému. Sans langage nécessaire, peut-être est-il en train de découvrir ce que Juliano lui a longtemps caché ? Son talent de l’image. Emu de partager cela avec son fils.

Pour information (ndlr, parce que je l’ai lu dans le dossier de presse), Juliano Salgado prépare un long-métrage de fiction, un thriller psychologique, sur le thème sociétal de l’ascension sociale au Brésil. To be continued.

  • Lélia Wanick Salgado, la femme de l’ombre qui fut son soutien. J’avais envie de parler de cette femme, la moitié de cet homme, qui fut son pilier pendant tant d’années.

Lélia est la femme qui fit les démarches pour promouvoir le travail de Sebastião auprès des grandes agences photographiques. Ce fut sa première fan, celle qui a cru en lui lorsqu’il lui annonce qu’il voudrait dédier sa vie à la photographie. Je trouve cela plutôt courageux. Renoncer à une vie aisée pour aider son mari à vivre son rêve.

C ‘est également la mère de ses enfants, Juliano et Rodrigo, porteur de la Trisomie 21. Aujourd’hui, avec tant de divorces et de couples qui se séparent, cela semble si surhumain qu’un couple puisse rester unis tant d’années. Les moments ont dû être difficiles parfois, par l’absence de Sebastião. J’admire le courage de cette femme qui sut attendre son mari pendant tant d’années, continuant à éduquer ses enfants seule.

Lélia, c’est la femme, la vraie. C’est elle qui gère mais c’est elle également qui organise ses expositions. Elle a travaillé pour des magazines photo tels que Photo Revue et Longue Vue, puis au développement de la fondation Magnum.

C’est elle aussi, qui a émis l’idée de replanter des arbres sur le terrain de 700ha de la famille Salgado au Brésil. Après tout, d’un tempérament endurante, elle avait enduré son absence, aujourd’hui redonner vie autour d’un projet commun, n’est pas impossible. Au départ, ce qui devait être une aventure familiale, est devenu par la suite un engagement écologique, rendant la raison de leur retour sur ces terres originelles. Ensemble, ils ont replanté 250 millions d’arbres. La petite ferme de la famille Salgado devient une réserve naturelle où la faune et flore disparus, reviennent à Aimorés, dans l’état du Mines Gerais.

Pour finir…

Parce que je ne fais pas un blog pour écrire des articles de complaisance, je dirais que le documentaire a été lissé, souvent sur la retenue (peut-être dû à son vivant?), ne rentre pas suffisamment dans l’intime du sujet et que le “happy ending” arrive comme un cheveu sur la soupe. Mais parce que ce documentaire m’a beaucoup plu, j’ai voulu écrire cet article en le complétant d’informations. Il m’a donné envie d’en savoir plus sur son travail et sur cette famille brésilienne.

Finalement, à travers le regard de Sebastião Salgado, nous avons pu voir la destruction, la souffrance. Suivi du détachement, pour voir la beauté de la nature et de la vie. Nous permettre ainsi de transmettre un message, celui de garder la foi et la croyance d’un bonheur possible.

Petite dernière question : Se serait-il rasé la tête pour mieux ressembler au Dalaï Lama ou encore à Mathieu Ricard ?


La médiation culturelle, le petit plus que j’apprécie

A travers ce documentaire, avis aux enseignants et aux parents, vous pouvez travailler avec vos élèves et vos enfants différents aspects :
* L’histoire, car Salgado a traversé des événements historiques mondiaux dans sa carrière;
* La géographie, le photographe a parcouru le monde. Ainsi, vous pouvez faire deviner ses destinations pour enseigner la géographie ;
* La photographie, par son travail de cadrage et de la gestion de la lumière;
* La philosophie, plusieurs questions peuvent être posées ;
* L’écologie et la protection de l’environnement.

Prix “Certain regard” au Festival de Cannes 2014.

Je souhaite remercier Le Pacte (le distributeur du film) pour m’avoir permis d’obtenir les informations sur le sujet et d’exploiter ces visuels sur mon blog.

A votre tour, qu’avez-vous pensé du film ?

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Danielle

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Globe-trotter, curieuse, gourmande et blogueuse auto-didacte, je partage avec vous mes découvertes, ces idées pour un monde meilleur. Pour en savoir plus, visitez la rubrique "Le Colibri".

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